Une collègue m’a récemment confié qu’au cours d’un appel organisé par la CGT au sujet de SGRF, l’affaire Roméo avait été évoquée. Cette affaire, qui avait conduit à près de deux cents suppressions de poste pour insuffisance professionnelle, semble continuer de résonner comme un avertissement silencieux dans les couloirs. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est cette étrange répétition des mêmes schémas : les faits sont observés, analysés, dénoncés parfois avec vigueur, et pourtant la mécanique de la SG poursuit sa course, imperturbable, comme si rien ne pouvait réellement en dévier la trajectoire. Une machine institutionnelle qui déroule son programme, insensible aux alertes, aux inquiétudes, aux voix qui s’élèvent pour signaler les dérives. Et dans ce tableau, une question finit par s’imposer, presque malgré moi : quel rôle jouent les élus de la CGT dans cette apparente inertie ? Sont-ils eux aussi pris dans les engrenages d’un système qui les dépasse ? Manquent-ils de leviers réels ? Ou bien existe-t-il une forme de résignation tacite, née de tant de combats menés sans résultat tangible ? Il ne s’agit pas ici d’un jugement porté sur des individus, mais d’un constat plus large, presque sociologique, sur la manière dont les forces en présence semblent se neutraliser les unes les autres. Comme si, malgré les alertes et les résistances, malgré les témoignages et les indignations, le cours des événements demeurait obstinément inchangé.
Cher collègue,
Tout d’abord, merci pour votre contribution.
Effectivement Roméo restera, pour ceux qui l’ont vécu et quelle que soit sa position à l’époque (entre octobre 2010 et fin 2011), comme un vrai traumatisme, et aussi un épisode brutal mais ponctuel.
LE TRAUMATISME
Si nous avons «découvert», à l'époque, ce plan de licenciement massif ciblant d’éventuels «sous performeurs», c’est par l’intermédiaire de managers qui - dès le départ - refusaient d’appliquer les consignes eugénistes de la DRH de SGIB.
En toute confidentialité, ils sont venus nous prévenir et nous demander d’intervenir pour que cesse ce genre de pratique.
Les consignes données par la direction en janvier 2011 étaient de trouver dans leur équipe 1, 2 ou 3 «sous performeurs», pour qu’en juillet s’enclenche la seconde phase : convocation à un entretien préalable au licenciement pour insuffisance professionnelle.
Peu importe au final si l’insuffisance était présumée, vérifiée ou complétement farfelue.
Cet épisode aura longtemps laissé des traces profondes parmi les salariés qui l’ont vécu, quel que soit leur statut et leur rôle.
En effet, tout le monde s’est rapidement méfié de tout le monde. Un simple appel téléphonique du RH ou une convocation par mail à un entretien par le RH avec intitulé « Entretien RH » était l’annonce d’une remise d’une lettre de convocation a un entretien préalable de licenciement… avec tout le traumatisme que cela peut générer.
EPISODE BRUTAL
Dès les premiers soupçons, la CGT a alerté les collègues et a appelé à la vigilance.
Pour autant, nous étions loin de soupçonner que la SG était prête à convoquer plusieurs centaines de nos collègues en plein été pour faire des entretiens de licenciements…
Le temps d’arrêter cette sombre histoire, plusieurs dizaines d’entretiens préalables se sont tenus.
MAIS UN EPISODE SALUTAIRE
Il aura fallu quelques mois pour que la gouvernance de l’époque comprenne qu’il était plus juste, plus socialement responsable et surtout moins barbouze de négocier avec nous quelques dispositifs qui permettent aux collègues visés de sortir de l’entreprise s’ils le souhaitaient en reconversion professionnelle ou en préretraite.
D’où les dispositifs d’accompagnements qui suivirent et encadrèrent les nombreuses réorganisations. Mais aussi les barèmes d’indemnités de départs volontaires qui permirent de gérer les nombreuses suppressions de postes de 2013 à 2025.
On peut regretter que "l’entreprise préfère financer les départs de l’entreprise", comme il est de bon ton de le lire par ci, par là. Mais ce serait vite oublier ce projet Roméo et permettre ainsi le risque de récidive.
Mais que fais la CGT face à ce risque ?
Tout d’abord, le fait de rappeler notre rôle pour arrêter le plan Roméo initial est primordial.
Sans la CGT, le plan aurait fait d’énormes dégâts supplémentaires en 2010-2012.
Sans concrétisation formelle d’un accord « emploi » en 2013, qui reprend à l’époque les barèmes d’indemnités de départs volontaires que la CGT met en avant et les garanties que nous jugions indispensables pour répondre à la « nécessité de transformer le groupe » (mise en avant par la gouvernance de l’époque), nous n’aurions pas vécu une décennie de transformations de la même manière.
Les conditions pour réorganiser le groupe étaient : aucun licenciement sec, aucune mobilité contrainte, des dispositifs seniors et des barèmes financiers pour les départs volontaires.
Nous nous sommes battus pendant deux ans pour éviter que la négociation de l’accord emploi pour 2026-2028 mette un terme à ces conditions.
En vain, puisqu’au final la direction a réussi à extorquer aux autres syndicats la signature d’un accord vidé de toute substance et reposant sur des faux semblants.
Sommes-nous résignés ?
Bien évidemment, non. C’est d’ailleurs le terme qu'a employé une représentante d’une autre organisation syndicale lors de la présentation du baromètre employeur 2026.
En voyant les résultats du baromètre employeur mais aussi l’ampleur des suppressions de postes que la direction a faites en 2025 (2648 nettes ! … du jamais vu… ! ) et celles ostensiblement présentées comme cibles dans le cadre des réorganisations 2026-2028, nous sommes au contraire, plus déterminés et convaincus d'avoir une vraie responsabilité pour éviter qu’à nouveau, le «nouveau paradigme» de la DRHG ne soit qu’une répétition de l’histoire et ne tourne au carnage social.
Pour finir et revenir au sentiment du collègue (qui déplore que« les forces en présence semblent se neutraliser les unes les autres »), il a raison sur ce point. En langage syndicaliste, on appelle ça le «rapport des forces».Cependant, il a tort de penser que «malgré les alertes et les résistances, malgré les témoignages et les indignations, le cours des événements demeurait obstinément inchangé ».
L’histoire rappelée ci-dessus démontre le contraire.
Sans intervention d’un corps constitué en contre-pouvoir, le cours de l’histoire serait inchangé. Mais, les salariés ont inventé ce corps constitué (le syndicat) pour défendre eux-mêmes leurs intérêts et rééquilibrer le rapport des forces en leur faveur. Et pour le faire, ils n'ont pas trouvé mieux pour l'instant que la structure syndicale. D'ailleurs, ce qui démarque encore la CGT à l'heure actuelle, c'est que la CGT reste le seul syndicat qui a été formé par des salariés pour défendre eux mêmes leurs intérêts. Les autres organisations ont toujours été des divisions politiques, religieuses ou catégorielles.
L’histoire n’est donc pas figée ou inchangée, mais au contraire, extrêmement instable.
Elle ne dépend que de la force que les uns et les autres mettent pour l’influer, en leur faveur (obtention de nouveaux droits) ou à leur détriment (perte des conquis sociaux).
N’hésitez pas à nous rejoindre pour y contribuer à la hauteur de vos ambitions, de votre envie, de votre possibilité.
Chaque participation individuelle contribue directement à alimenter notre force collective.